Quand faire c’est dire

 Notes prises à la suite de la pratique à Chuô Daigaku (pour approfondir la question de « Ce que dit le corps »)
 
Qu’est-ce que « faire signe » ? La définition classique du signe a été forgée avant tout pour décrire l’usage des mots. Le signe est alors conçu comme un élément sensible (visuel ou sonore) qui renvoie à une réalité autre que lui. Mais comment un geste peut-il faire sens ? 
Bien sûr, nous pouvons faire avec les mains divers signes conventionnels, mais cela ne rend pas compte de la capacité à inventer de manière impromptue de nouveaux gestes significatifs.
En première approche, un geste peut être expressif quand il n’est pas pleinement accompli (par exemple lorsqu’il n’est pas effectué dans sa situation). Ainsi, je peux signifier que je m’endors en fermant brièvement les yeux.
De même en aikidô, un coup de poing (ou atemi) peut être porté ou seulement suggéré pour marquer une distance (les pratiquants pourront aussi songer à l’avancée du genou dans uchi kaiten nage).
Mais en un autre sens, le geste martial est le modèle du geste pleinement accompli, geste sans reste. Non seulement le mouvement vaut comme geste en lui-même, mais par-delà la technique, il vise à intégrer le partenaire (uke) dans une totalité parfaite et harmonieuse. A travers ce caractère totalisant, tout se passe comme si le geste, dans le budô, tendait à ne renvoyer à aucune réalité autre que lui1.
 
Les mains (2/2)
 
Se dégage un premier problème spécifique : pour qu’un geste soit significatif, faut-il qu’il comporte une dimension inaccomplie ?
En un autre sens, il semble pourtant possible de considérer le geste accompli comme suprêmement significatif. Il n’en va donc pas d’un signe partiel ou abstrait correspondant à une réalité plus concrète.
Il s’agit d’observer le point où le corps maladroit atteint à la signification dans l’acte juste. A la limite, le geste parfait dit ce qu’il a à dire en même temps qu’il l’effectue. Tout se passe comme si sa signification était toute entière présente dans sa réalisation (ce qui semble contradictoire avec la définition classique du signe).
 
Mouvement (1/2)
 
Il en va non seulement d’une conception immanente de la signification, mais aussi d’une ontologie du geste. Observer la pratique de l’aikidô, la vivre aussi, nous amène ainsi à faire un pas de plus par rapport à la théorie pragmatiste de la signification2. Ici, ce n’est pas tant que la signification se mesure à ses conséquences pratiques, il s’agit de comprendre la pratique elle-même comme significative. Ainsi, ce kokyu nage met en acte tout ce qu’il veut dire.
 
1 Voir par exemple sur le kyudô Eugen Herrigel, Le zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, Paris, Dervy, 1983 (ou pour le karaté, les travaux sur la notion de kata de Tokitsu Kenji).
2 La théorie pragmatiste conçoit la signification d’une proposition comme sa capacité à déterminer une pratique. Voir Charles Sander Peirce, Ecrits sur le signe, Paris, Seuil, 1978 et William James, Le pragmatisme, Paris, Flammarion, 2011.

 

Raphaël
J'ai commencé l'aikido en même temps que mes études de philosophie. Cette pratique physique a accompagné et nourri mon cheminement intellectuel. Je donne maintenant des cours à l'Université Paris 1 et effectue un doctorat sur le partage entre intériorité et extériorité à l'âge classique. Spécialiste en histoire de la philosophie européenne, je suis aussi vivement intéressé par les croisements possibles avec différentes approches orientales de la relation entre le corps et l'esprit, soi et les autres.

Raphaël

J'ai commencé l'aikido en même temps que mes études de philosophie. Cette pratique physique a accompagné et nourri mon cheminement intellectuel. Je donne maintenant des cours à l'Université Paris 1 et effectue un doctorat sur le partage entre intériorité et extériorité à l'âge classique. Spécialiste en histoire de la philosophie européenne, je suis aussi vivement intéressé par les croisements possibles avec différentes approches orientales de la relation entre le corps et l'esprit, soi et les autres.

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